ed 2Nous savons que le cheval, n’utilisant pas la parole (si on excepte Mr Ed), a une forme de communication et une manière d’appréhender l’environnement  complètement différente de la nôtre.

Comment le cheval entend-t-il nos innombrables mots ? Dans quelle mesure pouvons-nous utiliser cette forme de communication ?

Le cheval est surdoué pour lire le monde avec ses sens, pour trier ce qui importe de ce qui est négligeable, mais également pour associer diverses informations, juger de leur cohérence, en déduire un comportement adapté.

Nous savons qu’il utilise naturellement des codes, qu’il sait exprimer et lire des informations. Il est facile de constater dans la proximité ordinaire que grâce à des signaux corporels, que nous émettons souvent malgré nous mais pour lesquels il a une grande acuité, il comprend nos intentions, notre état d’esprit ;  nos intonations vocales font bien sûr partie de ces signaux.

Nous savons également qu’un mot peut être un stimulus codifié comme un autre, autant que le sont nos gestes et nos badines. Bref, la voix fait bien partie des aides.

Peut- on dresser un cheval en restant muet ? Certainement.

Faut-il se passer de la voix ? Certainement pas !

Pour préciser, il faut avant tout séparer deux choses : les relations ordinaires  ( pansage, relations gratuites) qui supportent un manque de rigueur raisonnable dans l’attitude du dresseur, et l’éducation, le travail du cheval qui nécessitent rigueur précision et sobriété.

Dès le départ, dans les soins quotidiens d’un jeune à éduquer, on utilise la voix, elle transmet notre humeur, notre énergie, elle exprime si possible une bonhomie bienveillante (expression empruntée à G. Steinbrecht). Que l’on soit bavard ou taiseux, peu importe, le cheval triera lui-même ce qui l’intéresse, mais déjà pour certaines choses on a choisi un lexique que l’on respectera durant toute l’éducation du cheval.

Ainsi au pansage, le geste associé à la voix demande le pied pour le curage. Assez vite, la voix pourrait suffire, mais déjà on peut se rendre compte qu’il faut un petit moment de réflexion au cheval pour donner sa réponse, en l’occurrence son pied.

On poursuit le débourrage avec le travail en main et en longe. Le cheval apprend les prémices de son job, de ce qui se fera progressivement avec de plus en plus d’exigences. Les ordres courants pour les allures et les transitions sont toujours donnés à la voix associée à une attitude corporelle, à des gestes, sobres mais sans ambiguïté. Même si le cheval est capable de trier l’essentiel de nos multiples mouvements plus ou moins conscients, il est préférable de doser l’emploi des aides au minimum. Si on prend soin de capter son attention, il sait percevoir des signes infimes, inutile donc de gesticuler, de parler fort ou de répéter dix fois le même ordre. On peut même dire que plus on sera sobre plus le cheval sera attentif et réactif.

Une des grandes leçons à retirer d’un livre de K. F. Hempfling « Danser avec les chevaux »     c’est bien cette capacité d’attention du cheval que nous négligeons souvent, nous devrions nous imposer une qualité de relation plus intense, plus concentrée lorsque nous sommes en phase de travail avec lui.

On continue en selle, la voix sert alors de relais entre ce qui se faisait au sol et ce qui se fait maintenant en selle avec des aides nouvelles à lui enseigner. Elle est un repère rassurant dans ce transfert.

On s’adresse toujours jusque-là à l’intelligence du cheval, et bien que tous les sens du cheval fonctionnent et prennent part à l’écoute et à la compréhension des demandes, on peut s’imaginer à ce stade que la voix est la plus directe, la plus légère, la plus sophistiquée des aides, parce qu’elle est immatérielle, efficiente sans contact, sans force.

On peut d’ailleurs aller très loin avec le cheval dans l’utilisation de ses capacités à écouter, traduire, mémoriser, obéir à des ordres vocaux. Danièle Gossin, dans « psychologie et comportement du cheval »,  relate son expérience avec sa jument qui avait assimilé 182 mots. Ceci associé à du travail libre, permettait selon cet ouvrage de lui faire comprendre et exécuter des ordres comprenant jusqu’à 4 idées conjointes ; par ex : recule de 3 pas et avance de deux pas.

Notons bien que l’auteur n’était pas dans une recherche de perfection académique, mais dans une recherche sur les capacités cognitives du cheval.

Pour notre part, nous qui souhaitons développer la précision de notre équitation, nous en sommes donc restés au débourrage en selle, stade pendant lequel le cheval découvre les aides du cavalier.

Petit à petit le cheval comprend les nouveaux codes tactiles, et si le cavalier s’applique toujours à être sobre et précis, les choses deviennent claires; certains ordres, certains codes par la force de l’habitude déclenchent non plus une réflexion hésitante, mais un début de réflexe acquis qui libère ainsi d’autant son esprit pour de nouveaux apprentissages. La voix devient secondaire, elle n’est là le plus souvent que pour rassurer, féliciter,  parfois hélas pour dire non.

Toujours très utile à la longe, quel plaisir de préparer son cheval à un départ au galop en lui prononçant quelques secondes au préalable « prêt pour le galop ? ……..  allez galop ! »

Les capacités physiques du cheval s’améliorent ainsi que son équilibre et les réponses aux aides se rapprochent de plus en plus de ce que souhaitait le cavalier.

Quelques mois ou années de travail nous font comprendre que la communication avec le cheval la plus intime et la plus efficace, dans le cadre du travail monté, est corporelle, tactile, parce qu’elle est adaptée à la nature du cheval, à ce pour quoi il est doué. Que comparativement, la voix manque de précision dans la demande et de promptitude dans la réponse. Dans quelques moments de grâce, on est bien incapable de décrire les aides que l’on a employées  pour obtenir telle ou telle transition, tout devient centré et imperceptible. Car pour le cavalier aussi, le raisonnement pour l’emploi des aides est passé au second plan, il transmet ses désirs sans même y penser, cheval et cavalier fusionnant vers l’idéale centaurisation.

« Le cavalier et le cheval, arrivant à l’union morale et l’union physique, n’auront plus dans le travail qu’une seule intelligence, qu’un seul centre de gravité. » ( Lancosme-Brêves.1860 )

 Jean-Denis Casanave