Récompenser« Demander souvent, se contenter de peu, récompenser beaucoup » – François BAUCHER
Évidemment, je suis sûre que vous faites vôtre ce maître principe de toute équitation raisonnée.
Mais récompenser, qu’est-ce au juste ?
La récompense est souvent considérée comme une paye. Tout travail mérite salaire, n’est-ce pas ? L’effort fournit par le cheval correspondrait donc à une certaine valeur en nourriture, caresse, félicitation… L’utilisation de friandises posant de grandes questions à nombre de cavaliers… J’y reviendrais plus loin.

Il est aussi de mode de considérer que l’arrêt de la demande est en soit une récompense pour notre monture. Mais que diriez-vous, vous-même, si après vous avoir longuement demandé de me passer le sel, je me contentais de prendre la salière de votre main tendue vers moi sans un merci ? Considérant que l’arrêt de ma lancinante sollicitation vocale, devrait vous suffire à entendre ma satisfaction de me voir enfin en possession de ce fichu sel grâce à vous. Ceci s’appelle le renforcement négatif. C’est un principe bien primaire et désagréable peu enclin à développer la communication du sujet qui le subit mais au contraire à le plonger dans un état d’alerte qui doit produire des réponses rapides, par anticipation, pour éviter les ennuis. La belle vie quoi !

Petit rappel de la définition du mot récompense (Larousse) :
« Ce qui est accordé à quelqu’un en remerciement d’un service rendu ou en reconnaissance d’un mérite particulier ; somme d’argent en échange d’un service particulier (voici la notion de paye), avantage ou sanction qui résulte d’une action, d’un comportement. »
Globalement, ressort dans ces définitions, l’idée que la récompense doit produire un effet, positif de préférence, à qui la reçoit. La récompense n’est donc pas un retour à une situation normale mais bien une plus-value en conséquence de l’action produite par celui qui en bénéficie…de cette récompense…me suivez-vous ? En quoi alors, l’arrêt de la demande peut-il être évalué comme une récompense en lui-même ? Parce qu’il soulage le cheval d’une gêne dont nous serions l’auteur ? Mais quelle est donc cette relation où les interventions du demandeur ne seraient que désagréments et où le cheval ne nous obéirait au plus vite que pour être tranquille…
Non, définitivement, la récompense doit marquer, par le bien-être qu’elle procure, des instants clés de l’activité, des comportements positifs, des situations particulièrement bien gérées par le cheval. Tout ce qui procure au cheval un plaisir particulier répond au critère de la récompense.

Ainsi les intonations positives de la voix commencent par produire des sensations d’apaisement. Beaucoup d’animaux proches de l’homme ont intégrés la communication orale qui le caractérise et savent les signes positifs que la musicalité de la voix peut produire. Même les espèces peu oralisées adoptent des nuances sonores dont les significations positives, menaçantes, de détresse sont tout à fait reconnaissables. La voix véhicule donc des informations, déjà par son intonation, puis par les mots appris, qui peuvent procurer des émotions positives comme le réconfort, l’encouragement, l’invitation amicale, la validation… Autant de signes sécurisants pour un animal épris de cohésion sociale.

Certains prétendent que le cheval n’ayant pas lui-même un langage oralisé développé, il ne faut pas communiquer avec lui sur ce terrain en priorité. Pourtant le cheval possède une ouïe performante et une excellente mémoire associative, ce qui fait de lui un récepteur tout à fait approprié pour s’adapter à notre système de communication humain, en toute complémentarité.

La caresse apporte une approbation supérieure. Pas question de grandes claques sur l’encolure ! La taille du cheval ne doit pas laisser croire que la puissance du contact de la caresse est proportionnelle au poids de l’animal ! Grossière erreur ! Certes les chevaux peuvent s’y habituer et ne plus manifester de réaction à ce genre de démonstration mais il est évident que cela ne leur procure aucune sensation de plaisir. Chaque cheval a ses petites préférences : un petit gratouillis à la naissance de crinière, une longue caresse sur l’encolure… Le cheval est tactile, il suffit de voir les séances de grooming entre congénères, le plaisir qu’il peut avoir à se frotter contre un tronc d’arbre, les bouts du nez qui se posent avec délicatesse contre la joue ou l’épaule du compagnon de pré préféré. Pas de doute sur le plaisir ressenti par le cheval lorsqu’il obtient des contacts tels qu’ils les apprécient. Pour les chatouilleux, bien sûr, on ne développera pas cette récompense comme on le fera avec les autres.

La friandise. La fameuse. Notre rapport à la nourriture est bien différent de celui du cheval. Nous nous alimentons 3 fois par jour (pour les plus chanceux d’entre nous sur cette planète), et cette activité nous occupe un peu plus de 2h par jour en moyenne (chiffre Insee). Nous passons plus de temps à produire, collecter, préparer notre nourriture, qu’à la manger. Notre régime alimentaire d’omnivore nous confronte aussi à l’enjeu de la chasse même si aujourd’hui elle se déroule en magasin ! Beaucoup d’efforts et d’énergie dépensée pour une prise alimentaire très ponctuelle. Nous sommes plusieurs heures sans manger, puis la faim monte en nous et nous l’assouvissons rapidement.
Le cheval lui s’alimente en continu une grande partie de son temps (+ ou – 14 heures). Contrairement à un carnivore qui doit développer toute une stratégie de chasse sans certitude de réussite avec une grosse dépense d’énergie, le cheval baisse la tête, déambule, trie et grignote en permanence. Il mange plus qu’il ne dort…Contrairement à nous. Après la respiration, qui l’occupe inconsciemment 24h/24, c’est son activité principale : manger… Nous pourrions donc dire qu’il mange comme il respire ! La nourriture ne représente pas un enjeu majeur en termes de dépense énergétique et de risque (c’est le lieu où il se trouve et l’isolement qui est potentiellement un risque). La proposition d’une friandise n’a donc d’extraordinaire pour lui que le goût particulier qui le sortirait de son ordinaire alimentaire… De plus, lorsque nous le travaillons, nous l’empêchons de manger, ce qu’il devrait faire normalement. Lui octroyer un petit morceau d’aliment lui permet donc de reprendre l’activité que nous interrompons par notre présence.
Quelle belle récompense, la plus significative à ses yeux ou plutôt à son palet, aucun doute sur le sens de la friandise, elle lui procure une satisfaction immédiate, le geste et son résultat sont dénués de toute ambiguïté et sa mémoire associative va donc tourner à plein régime pour faire le lien avec ce qui a précédé ce petit moment fort agréable et éventuellement les mots associés. Toute la difficulté est donc pour nous, d’utiliser à bon escient ce médiateur de communication dans les apprentissages nouveaux, les performances significatives ou pour conforter en permanence des rituels sécurisant (par exemple la gestion du stress, la sécurisation du montoir, les manipulations délicates). L’offrande de nourriture est le premier geste d’apprivoisement dont l’intention est indiscutablement pacifique. Il ne s’agit pas de gaver comme une oie mais de démontrer l’intérêt d’un échange avec nous ou même de notre présence partenariale.

Pour valider la compréhension du cheval qui donne une réponse attendue à un nouvel exercice, il est indispensable de le récompenser. Sinon quelle information pourrait lui permettre d’identifier l’acte qu’il doit accomplir pour répondre à une demande de son cavalier et le degré d’importance de cette réponse ?
Pour encourager la persistance des réponses attendues aux exercices déjà connus, il est tout aussi indispensable de les récompenser. Ceci participe à entretenir la motivation du cheval et sa curiosité dans l’activité équestre à laquelle nous le soumettons. Car, il va bien falloir l’admettre, le cheval n’éprouve pas une immense vague de plaisir à nous voir pour notre seule beauté, notre humour inégalable et notre grande culture équestre ! Non, il n’accoure pas du fond du pré au galop vers nous parce que notre nouvelle coiffure est fantastique mais plutôt parce que nous savons nous montrer intéressant pour lui. Il doit en retirer avantage : sécurisation, grooming, aliments auxquels il n’accède qu’en notre présence, accessoirement chasse-mouche, soulagement de la douleur, etc… la multiplicité des expériences que nous initions avec lui le motive à accepter l’effort, l’obéissance, le respect et tout cela participe à son attachement pour nous. C’est un échange de bons procédés où chacun retirera un bénéfice de la présence de l’autre et où le temps cimentera tout cela par de la confiance et de la complicité.
L’acceptation du cheval n’est pas un dû. C’est le fruit d’un long travail éducatif. Même si le cheval atteint une obéissance et un respect quasi parfaits à notre égard, nous devons nous garder de considérer cela comme une norme. Par son comportement discipliné, le cheval fait juste la preuve d’une profonde adaptabilité envers nos exigences. Nous devons lui être reconnaissant de cela et ne jamais l’oublier, quelles que soient le nombre d’années qui s’écoulent.

Récompenser, c’est avant tout communiquer.

Maryan