Petits chevaux ibériquesIl y a quelques années, ces petits chevaux, gris encore, alors que plutôt bais ou de couleur aujourd’hui, question de mode, recevaient bien souvent l’appellation peu flatteuse de « lapins à roulettes ».

Ils devaient ce sobriquet à leurs allures naturelles souvent frappées, souvent étriquées, que les cavaliers d’alors contribuaient, par une équitation faite de rassembler mal compris, à rendre encore plus frappées et encore plus étriquées.

L’avantage de ces allures était la maniabilité de ces petits chevaux qui semblaient capables d’être monter seulement au poids du corps, au souffle de la botte et à la demi-tension des rênes, dans une débauche d’énergie ponctuée par quelques jeux de crinière, dévoilant subrepticement un regard aussi doux que leur travail était ardent.

Ces petits chevaux m’ont beaucoup appris et je vais relater ici deux « leçons » qu’ils m’ont données il y a bien des années, avec toute l’espièglerie que nous leur connaissons.
Ces leçons vont bien au-delà de l’équestre, vous vous en doutez, et curieusement elles sont venues sur un travail assez décrié dans le dressage « sérieux », faut il y voir un signe quelconque ?

La première leçon survint un jour où je travaillais à pied une jument Pure Race Espagnole que je préparais pour le pas espagnol. Elle avait consciencieusement exécuté les jambettes à l’arrêt et reçu en récompense ses petits morceaux de sucre, en guise de révision des notions acquises les jours précédents. La petite jument grise avait donc droit à sa pause. Tout en la laissant marcher au pas à mes côtés, je repassais dans ma tête le film de ce qui allait suivre. J’avais donc comme objectif ce jour-là de lui faire enchainer, à pied, à main gauche, en avançant, deux jambettes de la jambe gauche consécutives. En effet je commençais toujours comme cela, et comme les chevaux précédents avaient toujours très bien compris cette progression, je la trouvais bien entendu parfaite.

La première demande fut couronnée de succès. Après avoir mis la jument en main, je marchai à ses côtés, un léger soutien de la main gauche accompagné d’un effleurement de son épaule avec la badine, en rythme avec l’allure, et voici mes deux jambettes parfaitement exécutées. Aussitôt, arrêt, caresses et petit sucre, que la jument aux yeux doux croqua avec délice, non sans voir arrosé de salive sucrée ma main gantée, que j’essuyai sur son poitrail. Tout allait bien, encore une fois la progression parfaite donnait des résultats probants, c’est ça l’expérience me dis –je, avec un petit sourire intérieur. Content de ce premier essai je réitérai ma demande et là, la jument partit dans trois ou quatre battues alternées de pas espagnol d’une hauteur surprenante pour une première fois. Trop heureux de cette magnifique initiative, je me pressai de l’arrêter pour la caresser et lui tendre un sucre.

Cette effrontée jeta sur ma main un regard méprisant et tourna la tête de l’autre côté, me signifiant ainsi que la séance de dressage était terminée. Elle refusait le sucre !
Je restai pensif et la rentrai au box la tête pleine de questions.
Le lendemain elle marchait au pas espagnol monté quatre ou cinq battues bien régulière, et acceptait le sucre à nouveau…

La seconde leçon me vint d’un autre Pure Race Espagnole de quatre ans, bai, qui avait été importé d’Andalousie, dans un de ces circuits qui fournissent en chevaux ibériques de piètre qualité tous les marchands de France et de Belgique. Comme beaucoup de jeunes de mon âge, je montais, avec les nombreux intermédiaires qui toucheraient tous une commission, un plan sans faille. Quelques mois de travail, et il serait revendu avec bénéfice à de riches amateurs. Le problème était que ce jeune cheval présentait tout de même des signes évidents d’inexpérience sous la selle. En effet, à la longe avec une selle sur le dos (pas fou je les mettais toujours à la longe avant de les enjamber, ce qui m’avait épargné de mauvaise surprises), il bondissait comme un poulain qui n’aurait pas eu la selle bien souvent. Renseignement pris, « l’importateur » l’avait vu monté, au pas et au trot, à la foire de XXXXX. S’il le disait… Je n’avais plus qu’à faire semblant de le croire et à travailler ce joli petit cheval pour tenter de le rendre présentable à de potentiels clients.

J’entrepris donc un travail de mise en avant et de mise sur la main élémentaire avec le beau brun et les choses allaient plutôt bien. Il prenait en quelques séances le galop sur les deux pieds dans un bel équilibre, son trot se développait joliment à la mesure de ses moyens, les balades au pas sur les chemins lui faisaient prendre confiance en lui et en son cavalier, bref, je me disais qu’il rentrait bien dans son rôle de cheval de selle, même si les débuts avaient été un peu chaotiques.
Quand je monte des jeunes chevaux je suis plutôt relâché et ma position est plus celle d’un cavalier de concours hippique que celle d’un dresseur… Ce jour-là, pendant que je marchais au pas dans le manège je me mis à penser à une photo d’un cavalier portugais, peut-être était-ce Nuno Oliveira, et tout en passant mentalement en revue les points clefs de la position de cet écuyer, j’entrepris de corriger la mienne, de position ! Je descendis donc les jambes, ouvris les articulations coxo-fémorales, m’assis plus sur les ischions, tendis le dos, redressai la tête… et tout à coup le miracle se produisit.
Le petit bai se gonfla sous ma selle, sa nuque remonta de dix centimètres, sa bouche se mit à saliver dans un doux murmure, je me sentis sur un autre cheval… et il enclencha un pas espagnol d’une clarté et d’une expression folles. Je me souviens encore, curieusement, du rayon de soleil qui nous frappait à travers les vitres immenses du manège.

Le petit cheval qui se comportait comme un poulain à la longe connaissait donc le pas espagnol par cœur, il fallait seulement le mériter en se tenant correctement .

Depuis ces deux leçons, je ne regarde plus les lapins à roulettes de la même manière.

Pierre