L’avenir nous tourmente, le passé nous retient, c’est pour ça que le présent nous échappe. (Flaubert)

L'équitation, c'était mieux avantEn parcourant les forums équestres fréquentés par des cavaliers expérimentés (ou, du moins, prétendant l’être), on est souvent mis face à un triste constat plutôt désespérant pour le jeune cavalier : l’équitation, c’était mieux avant.

En effet :

  • Avant, les cavaliers étaient des hommes de chevaux (pas des femmes, notez…) ;
  • Avant, les enseignants étaient meilleurs ;
  • Avant, l’équitation (française, évidemment) n’était que douceur et légèreté, beauté et volupté ;
  • Avant, il y avait de véritables écuyers, pas de simples pilotes comme aujourd’hui ;
  • Avant, la compétition était bien moins (voir pas du tout) contestable ;
  • Avant…

Cet avant où tout était mieux est d’ailleurs assez difficile à situer dans le temps. L’époque de l’âge d’or varie souvent en fonction de l’âge du nostalgique. Le bon vieux temps est une notion toute relative. On voit même des trentenaires en parler, en équitation comme ailleurs.

J’ai passé et passe encore pas mal de temps à lire les ouvrages d’hier et d’aujourd’hui, j’essaye de regarder autant que possible des vidéos, ou à défaut des photos, des gravures, de l’équitation d’hier et d’aujourd’hui… et je reste très sceptique sur la merveilleuse équitation « du bon vieux temps » qui nous renvoie, nous, les cavaliers actuels, surtout si nous n’avons pas 30 ans de pratique, à notre ignorance supposée et à notre incompétence dont on nous accorde quand même l’excuse de n’être pas totalement responsables.

Bien sûr, nombre des reproches fait à l’équitation d’aujourd’hui ne sont pas dénués de fondements. Mais cela exonère-t-il pour autant l’équitation d’autrefois de tout défaut ?

Prenons l’exemple de la compétition.

Aujourd’hui , il n’y aurait plus que des « pilotes » dont le plus grand mérite serait de gérer plus ou moins bien des chevaux aux capacités extraordinaires (comme Carl Hester, par exemple ?). Avant, il y aurait eu des écuyers qui menaient au niveau international des chevaux « normaux ».

Écoutons ce que nous dit le Colonel de Beauregard, Écuyer en chef de 1984 à 1991 au Cadre Noir, dans son ouvrage L’équitation à Saumur – principes, conseils et pratique des écuyers de 1900 à 1972, paru en 2001 :

Qu’observons-nous aujourd’hui ? Des reprises aux enchaînements difficiles et qui imposent des gymnastiques qui sentent l’effort réalisé pour satisfaire aux critères des jurys : encolures contraintes, bouches hermétiquement closes, aides inexistantes. S’il ne peut nier la virtuosité des meilleurs spécialistes actuels, le spectateur nostalgique regrette néanmoins les présentations qui, faisant appel à la discrétion et à la légèreté, n’ambitionnaient que de restituer au cheval monté son aisance naturelle et demandait au cavalier de passer quasiment inaperçu !

La question de fond est de savoir si l’équitation des rectangles de dressage progresse ou régresse par rapport à celle que décrit ce livre. Ne commettons pas l’erreur des conservateurs poudrés qui rejetaient Baucher au nom du classicisme versaillais mais sachons aussi que les modes ne résistent guère aux vérités intemporelles !

Compte tenu du sous-titre du livre, on est en droit de supposer que c’est durant les années 70 que ce situerait le tournant entre l’avant, celui de la belle équitation des écuyers, et le présent triste et inesthétique des pilotes.

Déjà, en 1935, de l’autre côté du Rhin, chez nos meilleurs ennemis équestres, le Colonel Hans von Heydebreck écrivait dans la postface de la 4e édition du Gymnase de Steinbrecht :

Déjà même, étant donné, comme nous l’avons mentionné plus haut, que les problèmes posés aux concurrents des épreuves de dressage ne cessent d’augmenter en nombre et en difficulté, nous sommes arrivés à ce point que la véritable équitation en souffre. Même, aux épreuves hippiques des Olympiades, on exige, dans le domaine du dressage, des airs de haute école, alors que la majorité des cavaliers et des chevaux ne sont pas complètement confirmés dans la pratique de l’équitation ordinaire. Ce qui est montré dans ces conditions, ce n’est précisément plus de l’équitation, ce sont des tours de force !

On est donc en droit de penser que, non, finalement, cet avant merveilleux où l’équitation de compétition était belle ne s’est pas arrêté dans les années 70 mais dans les années 30. Voilà qui commence à dater… Il ne doit pas rester beaucoup de cavalier ayant connu cette époque…

On pourait aussi parler de l’enseignement.

N’allons pas rendre la seule compétition responsable de tous nos malheurs et du déclin de l’équitation. Alors que la compétition n’existait pas encore, on regrettait déjà un avant que l’on parait de toutes les vertus. Ainsi, dans son Gymnase, Gustav Steinbrecht, disparu en 1885, écrivait :

Si donc, partout aujourd’hui, l’on se plaint qu’il n’y ait plus d’écuyers à qui l’on puisse confier, sans extrême souci, un jeune cheval, cela découle naturellement de ce fait qu’il n’existe plus d’académies d’équitation, pour former des chevaux d’école, lesquels à leur tour, donneraient aux élèves-cavaliers leurs vrais maîtres.

Le déclin de l’enseignement équestre ne daterait donc pas d’aujourd’hui… ni d’hier ! Fichtre, les bons enseignants, les bons écuyers, les bons chevaux d’école… tout ça date d’un avant que nos contempteurs de la modernité, nos chantres du déclin, nos nostalgiques du bon vieux temps n’ont jamais connu.

Et que dire de la position ou de l’assiette du cavalier !

Continuons notre remontée dans le temps. Nous retrouvons ce même constat sur le déclin de la pratique équestre dans les pages écrites par La Guérinière (École de cavalerie – 1729) :

J’entends par grâce, un air d’aisance et de liberté qu’il faut conserver dans une posture droite et libre, soit pour se tenir et s’affermir à cheval quand il le faut, soit pour se relâcher à propos, en gardant autant qu’on le peut, dans tous les mouvements que fait un cheval, ce juste équilibre qui dépend du contrepoids du corps bien observé, et que les mouvements du cavalier soient si subtils, qu’ils servent plus à embellir son assiette qu’à paraître aider son cheval.

Cette belle partie ayant été négligée, et la nonchalance jointe à un certain air de mollesse ayant succédé à l’attention qu’on avait autrefois pour acquérir et pour conserver cette belle assiette qui charme les yeux du spectateur et relève infiniment le mérite de son beau cheval, il n’est point étonnant que la cavalerie ait perdu de son ancien lustre.

Ainsi donc, dans la première moitié du 18e siècle, on écrivait déjà que, décidément, vraiment, l’équitation, c’était mieux… avant !

Alors, finalement, avant, l’équitation, c’était vraiment mieux ?

Le bon vieux temps de l’équitation n’est-il pas avant tout le bon vieux temps de la jeunesse de ceux qui verse une larme sur les années passées et idéalisent une époque où leur vie était devant eux, pas derrière ? C’est une posture très humaine qui ne se cantonne pas qu’à l’équitation (le rock aussi, c’était mieux avant, tout comme le cinéma, la littérature, etc.). Pour nous, jeunes cavaliers par l’âge et/ou la pratique, qui regardons ce passé glorifié avec des yeux neufs et sans nostalgie, les choses ne sont pas aussi simples et les certitudes ne sont pas de mise.

Nous ne connaissons de cet avant magnifié par les souvenirs (réels ou rêvés) que des gravures et des témoignages écrits, quelques photos ou vidéos pour l’avant “récent”. De tout ce qui a été écrit sur l’équitation, nous, nostalgiques ou pas, ne nous intéressons qu’à bien peu de choses. Autrement dit, nous regardons “l’équitation d’avant” par le petit bout de la lorgnette. Imaginez que nous ne voyions de l’équitation actuelle que les quelques meilleurs cavaliers. Et plus encore, imaginez que nous ne les voyions pas mais que nous les lisions ou que nous n’en entendions parler que par les quelques privilégiés qui les auraient vus. Quelle image aurions-nous de l’équitation actuelle ? À n’en pas douter, celle qu’on voudrait nous en donner.

Mettons de côté les gravures ; on sait qu’elles n’avaient pas pour objectif d’être le reflet de la réalité mais l’illustration du propos. Les quelques images de la pratique équestre “d’avant” (photos ou premiers films) qui nous sont parvenus remontent au premier tiers du 20e siècle – le début de la fin si l’on en croit certains. Gommons les noms prestigieux des cavaliers, oublions leur légende, concentrons-nous essentiellement sur ce que nous voyons. Ces images que l’on nous présente comme des témoignages de ce qui était l’élite de l’équitation sont-elles vraiment toujours si admirables ?

ecuyersQu’on me comprenne bien, mon propos n’est pas de nier qu’il ait existé une belle équitation à différentes époques (le notion de belle équitation ayant d’ailleurs pu varier dans le temps et l’espace), mais de proposer que l’on regarde le passé d’un œil un peu moins mouillé et un peu plus acéré. Chaque époque a eu ses cavaliers hors pair, ses écuyers admirables, ses chevaux inoubliables… mais aussi ses modes et ses lubies, ses procédés douteux, ses habitudes et ses préjugés néfastes… Aujourd’hui, nous sommes submergés d’images et de vidéos… Aujourd’hui, de très nombreux cavaliers, mus par une forme d’exhibitionnisme pour certains, par le goût de la flatterie pour d’autres ou par une saine volonté d’échanger pour d’autres encore, trient plus ou moins soigneusement les images de leur pratique et les exposent sur internet… Aujourd’hui, nous passons notre temps à ausculter la moindre seconde de trot ou de galop… Alors, par la force des choses, nous sommes amenés à voir beaucoup d’images déplaisantes. Que pourrions-nous apprendre de “l’équitation d’avant” si nous avions autant de témoignages vidéos des pratiques de chaque époque ? Combien de renoncements, combien de chevaux « ratés » par ces écuyers admirables pour les quelques qui sont entrés dans l’Histoire ? En avons-nous la moindre idée ? Et le cavalier lambda, quelles étaient ses pratiques, comment traitait-il son cheval ?

Les chevaux ? Parlons-en ! L’élevage a progressé, évidemment, les modèles ont évolué, rien d’étonnant ; on a tout fait pour. Mais faut-il croire que les écuyers d’autrefois, quand ils le pouvaient, ne choisissaient pas pour la plupart les meilleurs chevaux possibles, ceux les plus aptes à être dressés, comme le font les écuyers d’aujourd’hui ? Ne consacraient-ils pas du temps et de l’encre à déterminer les qualités et les défauts de modèle des chevaux, à réclamer des réformes de l’élevage en vue d’améliorer les races ?

Nous ne savons finalement pas grand-chose de la pratique équestre commune d’autrefois et nous ne connaissons la pratique des grands écuyers que par quelques témoignages. C’est bien peu, finalement. Ces grands écuyers d’autrefois auxquels nous nous référons aujourd’hui étaient très probablement à la hauteur de la trace qu’ils ont laissée dans l’équitation, on peut le vérifier en pratiquant dans l’esprit de leurs écrits, mais étaient-ils réellement représentatifs de l’équitation de leur époque ? Je n’en suis pas certain, sauf à réduire l’équitation aux rares manèges où ils enseignaient.

Plutôt que de jeter un regard nostalgique sur une époque révolue, quelle qu’elle soit, dont nous ne voyons qu’une image déformée, il me semblerait plus logique de regarder vers l’avenir avec un peu plus d’optimisme. Que les nostalgiques cessent de tourner leurs regard vers le passé, qu’ils favorisent la diffusion des principes équestres qui leur sont chers, qu’ils les associent aux éclairages que nous donnent les nombreux travaux de recherches effectués ces dernières décennies, qu’ils constatent qu’aucune vérité n’est gravée dans le marbre et que les pratiques peuvent et doivent évoluer. Il ne manque pas de jeunes cavaliers curieux et délicats. C’est en encourageant et en épaulant les modernes que les anciens serviront le mieux la belle équitation, pas en répétant sans cesse que c’était mieux avant.

C’est aujourd’hui que se construit le classicisme de demain.

Olivier