Longtemps considéré comme un indispensable de la boîte de pansage, le goudron pour sabot de cheval est encore utilisé de manière parfois systématique, voire abusive. Pourtant, mal maîtrisé, il peut fragiliser la corne, masquer des problèmes plus graves et ruiner la santé des pieds sans que le cavalier ne s’en rende compte. Comprendre son fonctionnement, ses limites et les erreurs courantes permet de l’utiliser à bon escient… ou de s’en passer lorsque ce n’est pas adapté.
1. Utiliser le goudron de façon systématique, sans se demander à quoi il sert
Le premier réflexe problématique consiste à appliquer du goudron dès que les sabots semblent un peu humides, ou simplement “par habitude”, après chaque douche ou sortie au pré. Ce réflexe est compréhensible, mais il repose souvent sur une idée fausse : le goudron ne “soigne” pas le sabot, il agit principalement comme barrière.
Le rôle réel du goudron dans le soin du sabot
Le goudron végétal ou de pin a des propriétés :
- asséchantes : il limite la pénétration de l’humidité dans la corne et la sole ;
- antiseptiques : il crée un environnement peu favorable au développement de certaines bactéries et champignons ;
- occlusives : il forme une couche protectrice qui empêche l’eau et la boue de s’infiltrer.
Utilisé au bon moment, il peut donc aider à protéger un sabot déjà sain, en particulier dans des conditions très humides (boue, sols gorgés d’eau, écuries peu drainées). Mais appliqué sans réflexion, il peut enfermer l’humidité et favoriser l’apparition de pathologies du pied au lieu de les prévenir.
Pourquoi l’application “par automatisme” est risquée
Appliquer du goudron à chaque pansage, sans vérifier l’état réel du pied, pose plusieurs problèmes :
- on bloque l’échange naturel entre le sabot et l’environnement (la corne n’est pas “inerte”, elle vit et respire) ;
- on peut piéger des bactéries ou champignons déjà présents dans les lacunes et les fissures ;
- on masque visuellement l’état de la sole et de la fourchette, ce qui rend plus difficile le repérage d’une dégradation.
Avant de sortir le pinceau de goudron, il est donc indispensable d’observer minutieusement chaque pied : odeur, couleur de la fourchette, élasticité de la corne, sensibilité à la pression… Ce n’est qu’en fonction de ce diagnostic visuel et tactile qu’un soin au goudron peut être envisagé ou écarté.
2. Appliquer du goudron sur un sabot déjà humide ou sale
Une erreur très fréquente consiste à poser du goudron après une douche, un retour du paddock boueux ou un simple coup de brosse insuffisant. Or, le goudron fonctionne comme un “film” qui vient se coller sur la surface. S’il est posé sur de la boue, de l’ammoniac ou de l’humidité, il enferme tout cela au contact direct du pied.
Les risques de “piéger” l’humidité dans le sabot
La corne et la fourchette ont besoin d’un équilibre : ni trop sèches, ni saturées d’eau. Si on applique du goudron sur un pied encore mouillé :
- l’humidité reste prisonnière sous la couche de goudron ;
- la corne peut devenir molle, friable, plus sensible aux chocs ;
- les tissus internes (fourchette, sole) manquent d’oxygénation et se dégradent plus vite.
Cela crée un terrain idéal pour les bactéries responsables de la pourriture de fourchette ou des soles ramollies. Au lieu de “sécher” le pied, le goudron mal appliqué favorise en réalité son macérat interne.
Les bonnes pratiques avant toute application
Avant d’envisager le goudron :
- curer minutieusement le sabot (fourchette, lacunes latérales, lacune médiane, ligne blanche) ;
- nettoyer si nécessaire avec une brosse dure et de l’eau propre, ou un savon doux adapté aux soins équins ;
- laisser sécher complètement le pied à l’air libre, idéalement sur un sol propre et sec (allée en dur, aire de pansage drainée).
Le sabot doit être propre et parfaitement sec. Au moindre doute, il vaut mieux différer l’application plutôt que d’enfermer humidité et saletés sous une couche protectrice qui va aggraver la situation.
3. Mettre du goudron sur la fourchette au lieu de la sole (ou l’inverse)
Beaucoup de cavaliers ne savent pas précisément où le goudron doit être appliqué. Certains l’étalent partout “par sécurité” : sur la sole, la fourchette, parfois même sur la paroi. D’autres n’en mettent que dans la lacune médiane. Or, les zones de pose dépendent de l’objectif recherché et de l’état réel du pied.
Comprendre les zones du sabot pour ne pas se tromper de cible
Le pied du cheval se compose de différentes structures aux fonctions distinctes :
- la sole : zone qui protège la partie inférieure du pied, en contact avec le sol ;
- la fourchette : structure centrale en forme de V, très vascularisée, essentielle à l’amortissement et à la circulation sanguine du pied ;
- la paroi : la “coque” extérieure, visible lorsque le cheval est posé au sol ;
- la ligne blanche : jonction entre sole et paroi, zone sensible aux infiltrations et aux infections (seimes, fourmilières).
Le goudron est classiquement utilisé sur la sole et éventuellement la ligne blanche, dans des cas bien précis, pour limiter l’infiltration d’humidité. Il ne doit pas être systématiquement appliqué sur la fourchette, sauf cas particuliers et avis de votre maréchal ou vétérinaire.
Pourquoi la fourchette ne doit pas être “asphyxiée” au goudron
La fourchette joue un rôle fondamental dans la santé du pied :
- elle participe à l’amortissement du choc au poser du pied ;
- elle favorise la circulation sanguine dans le sabot ;
- elle contribue à la proprioception (sensibilité du cheval à la position de son pied).
En recouvrant la fourchette de goudron :
- on limite ses échanges avec l’environnement, alors qu’elle doit pouvoir “travailler” ;
- on peut l’assécher excessivement, la rendant cassante, fissurée ou douloureuse ;
- on cache visuellement une éventuelle pourriture débutante ou une détérioration de la lacune médiane.
Dans la plupart des cas, si le cheval a une fourchette saine et bien entretenue, il est préférable de laisser cette zone respirer. Le goudron, lorsqu’il est indiqué, se pose plutôt sur la sole bien propre et parfois sur la ligne blanche, selon les recommandations du maréchal-ferrant.
4. Confondre assainissement ponctuel et “traitement miracle”
Autre erreur très répandue : considérer le goudron comme un traitement capable de régler à lui seul toutes les pathologies du pied (pourriture de fourchette, abcès récidivants, seimes profondes, etc.). En réalité, le goudron est un outil d’appoint, pas une solution curative universelle.
Pourriture de fourchette : pourquoi le goudron ne suffit pas
La pourriture de fourchette résulte souvent d’un ensemble de facteurs :
- hygiène insuffisante des boxes (fumier, urine, sol mal drainé) ;
- conditions de vie en milieu humide prolongé (paddocks boueux, prés saturés d’eau) ;
- défauts d’entretien du pied (parages trop espacés, talons trop hauts, fourchette peu sollicitée) ;
- éventuelles fragilités individuelles (corne de qualité médiocre, défenses immunitaires affaiblies).
Appliquer du goudron sur une fourchette déjà altérée peut parfois aggraver la situation, surtout si l’on omet le nettoyage approfondi et si l’on ne traite pas la cause principale (environnement, parage, alimentation, etc.). Dans beaucoup de cas, des produits spécifiquement antiseptiques, des drains, ou des soins vétérinaires sont nécessaires avant, voire à la place, du goudron.
Goudron et abcès : un usage à manier avec prudence
Après un abcès de pied, certains cavaliers ont le réflexe de goudronner la zone pour “protéger”. Pourtant :
- tant que la guérison n’est pas complète, la zone doit parfois rester ouverte pour drainer ;
- fermer trop tôt avec un produit occlusif peut emprisonner des bactéries et retarder la cicatrisation ;
- le suivi doit être fait avec le vétérinaire ou le maréchal, qui décidera si, quand et comment protéger la zone.
Le goudron n’a pas vocation à remplacer un suivi médical ni les soins antiseptiques adaptés. C’est un complément occasionnel.
Un outil parmi d’autres dans une stratégie globale de soin
La prise en charge des sabots ne se résume jamais à un seul produit. Une gestion cohérente inclut :
- une alimentation équilibrée, favorisant une corne de bonne qualité (apports en biotine, acides aminés soufrés, minéraux) ;
- un parage ou ferrage régulier, adapté à la locomotion et à l’usage du cheval ;
- un environnement aussi sain que possible (sols drainés, boxes propres, aires de repos sèches) ;
- des contrôles fréquents des pieds et une réaction précoce au moindre signe de pathologie.
Le goudron s’insère parfois dans cette stratégie, mais ne doit pas être considéré comme l’élément principal ou exclusif du soin.
5. Choisir un goudron inadapté ou de qualité médiocre
Il existe différentes qualités et origines de goudron. Tous ne se valent pas, que ce soit en termes d’efficacité, de tolérance par les tissus du pied ou de sécurité d’utilisation. Un mauvais choix peut irriter la corne, générer des allergies ou être excessivement agressif.
Goudron de pin, goudron végétal : comprendre les différences
Dans le milieu équestre, on utilise surtout :
- le goudron de pin : traditionnellement employé pour assainir la sole et limiter l’humidité. Il a un fort pouvoir adhésif, une odeur caractéristique et une action antiseptique.
- des goudrons ou préparations végétales : parfois associés à des huiles, des graisses ou d’autres actifs, plus ou moins doux pour le pied.
Certains produits très bon marché peuvent contenir des résidus indésirables, être trop agressifs ou manquer de traçabilité. D’autres, très parfumés ou colorés, misent davantage sur l’aspect marketing que sur la formulation réellement adaptée aux sabots.
Critères pour choisir un produit adapté à votre cheval
Pour limiter les erreurs :
- préférez des produits spécifiquement formulés pour les chevaux, avec une composition claire et détaillée ;
- évitez les goudrons trop liquides ou trop volatils, qui pénètrent mal et tiennent peu de temps ;
- informez-vous auprès de votre maréchal-ferrant ou de votre vétérinaire, qui connaissent la sensibilité de votre cheval et la nature de ses pieds ;
- testez toujours sur une petite zone si votre cheval a la peau ou la corne sensibles.
Pour approfondir les critères de choix, les modes d’application et les alternatives, vous pouvez consulter notre dossier complet sur les différentes utilisations du goudron pour les sabots de cheval, qui détaille les spécificités des produits les plus courants.
6. Négliger l’avis du maréchal-ferrant dans la décision d’utilisation
Le maréchal-ferrant est l’interlocuteur de référence pour juger de l’état des sabots : il observe la qualité de la corne, l’équilibre du pied, la présence de fissures, de talons contractés ou fuyants. Pourtant, beaucoup de cavaliers décident d’utiliser le goudron sans jamais lui demander son avis.
Pourquoi le regard du maréchal change tout
Lors d’un parage ou d’un ferrage, le maréchal dispose d’informations que le cavalier ne voit pas nécessairement :
- épaisseur réelle de la sole et de la paroi ;
- état de la ligne blanche (infiltrations, fourmilières, sensibilité) ;
- début de pourriture de fourchette, parfois cachée dans la lacune médiane ;
- signes d’inconfort ou de douleur à certaines pressions.
Selon ces observations, il peut :
- recommander ou déconseiller l’usage du goudron ;
- indiquer la fréquence acceptable d’application ;
- préciser la zone exacte où poser le produit, et celle à éviter ;
- alerter sur des pathologies nécessitant d’autres types de soins.
Ignorer ces recommandations et continuer à appliquer du goudron “comme avant” est une erreur fréquente, qui peut empêcher l’amélioration de certains problèmes de pied ou même les aggraver.
Mettre en place une stratégie commune cavalier–maréchal
Une approche efficace consiste à :
- poser systématiquement la question lors de chaque passage du maréchal : “Le goudron est-il encore adapté pour ce cheval, dans ces conditions de vie ?” ;
- prendre des photos régulières des pieds pour suivre l’évolution entre deux parages ;
- adapter la fréquence d’application en fonction des saisons (plus ou moins d’humidité) et du travail du cheval (intérieur, extérieur, carrière, chemin) ;
- combiner l’éventuel usage du goudron avec d’autres soins (graisses, onguents, durcisseurs, produits antiseptiques) selon les conseils professionnels.
En faisant du maréchal un partenaire à part entière dans la décision, on limite considérablement les usages inadaptés du goudron.
7. Oublier que le mode de vie du cheval compte plus que le produit utilisé
La dernière erreur, et sans doute la plus profonde, est de se focaliser sur le choix du produit (goudron, graisse, huile, etc.) en oubliant que la première clé de la santé des sabots reste le mode de vie du cheval.
Un sabot sain commence par un environnement sain
Même le meilleur goudron du marché ne compensera pas :
- un box constamment humide, mal paillé, saturé d’ammoniac ;
- un paddock boueux sans zones de repos sèches ;
- un cheval qui passe de longues heures dans des flaques ou sur du fumier ;
- une absence de mouvement (cheval enfermé, peu de sorties, pas ou peu de stimulation de la fourchette).
Les sabots se renforcent et s’équilibrent grâce :
- au mouvement quotidien (marche, paddock, sorties régulières) ;
- à des sols variés mais pas destructeurs (alternance sol souple, sol plus ferme, sauf pathologies spécifiques) ;
- à une hygiène correcte de vie (curage de box fréquent, prés non saturés, abris secs).
Dans un environnement très sain, l’usage du goudron devient souvent anecdotique, voire inutile dans la plupart des cas. À l’inverse, dans un environnement dégradé, multiplier les applications de goudron ne fera que masquer temporairement les conséquences, sans réellement résoudre la cause.
Adapter l’usage du goudron aux saisons et aux conditions de vie
Plutôt que de se fixer une routine identique toute l’année, il est plus pertinent de raisonner par périodes :
- hiver très humide : les sols boueux et les terrains saturés d’eau augmentent le risque de soles ramollies ; une utilisation ciblée du goudron sur la sole, après nettoyage et séchage rigoureux, peut être pertinente, mais toujours sous surveillance ;
- périodes très sèches : la corne devient parfois cassante et se fissure plus facilement ; dans ce cas, l’objectif n’est plus d’assécher mais de préserver un minimum d’élasticité (hydratants, graisses ou onguents plutôt que goudron) ;
- entre-saisons : alternance de pluie et de sol sec, périodes particulièrement délicates pour les sabots ; l’observation quotidienne et les ajustements fréquents priment sur un usage systématique d’un seul produit.
Le cavalier gagne donc à se mettre dans une logique d’observation et d’adaptation : le goudron n’est qu’un outil ponctuel dans une boîte à outils plus large, qui inclut aussi la gestion du lieu de vie, du travail, de l’alimentation et du suivi professionnel.
Mettre l’accent sur l’observation plutôt que sur la routine
Pour éviter que le goudron ne ruine, silencieusement, la qualité des sabots, quelques réflexes simples sont utiles :
- prendre le temps d’examiner chaque pied au moins quelques fois par semaine, voire quotidiennement pour les chevaux sensibles ;
- noter les changements : odeur inhabituelle, texture plus molle ou plus sèche, couleur anormale de la fourchette ou de la sole ;
- réduire, voire suspendre, l’usage du goudron en cas de doute et demander l’avis du maréchal ou du vétérinaire ;
- ne pas hésiter à alterner avec d’autres soins plus doux ou spécifiques (hydratants, antiseptiques ciblés, durcisseurs) selon la saison et les pathologies.
Un sabot sain ne dépend jamais d’un produit unique. Il résulte d’un ensemble cohérent de choix : parage réfléchi, environnement adapté, observation régulière, et utilisation mesurée des produits comme le goudron, seulement quand ils ont une vraie raison d’être.

