Rudolf-ZeilingerEn ces temps où l’héritage de l’équitation classique tend à tomber dans l’oubli au profit de procédés plus modernes utilisés par nombre de cavaliers de très haut niveau international, l’équitation très pure qui vient en droite ligne de Willy Schulteiss, reste à mes yeux un bel exemple.

Cette équitation, celle qui permet de dresser les chevaux, pas celle des grands échéances, et la nuance a son importance, est classique en ce sens qu’on ne voit pas bouger les mains, qui sont portées en permanence en direction de la bouche des chevaux. Les nuques sont soutenues, voire très soutenues, tranchant quelque peu avec les attitudes basses que l’on voit (trop) souvent chez les chevaux au travail. Les cavaliers issus de cette école ont tous des assiettes inébranlables, que des heures de travail sans étriers sur des selles aussi plates que les selles de dressage moderne sont creuses, ont façonnées pour faire d’eux de véritables centaures.

Pour gagner sa vie, un dresseur hors circuit compétition doit (re)dresser toutes sortes de chevaux :

  • Quelques allemands à bon potentiel, c’est à dire avec des allures amples, soutenues et souples. Ils allient quand ils sont bons, à la fois la puissance la force et souplesse.
  • Des pur sangs réformés des courses, avec des dos souvent fatigués et raides, des jarrets très forts et des caractères un peu à fleur de peau.
  • Des chevaux ibériques au caractère fantasque, et affirmé et aux allures pas toujours idéales, frappées et manquant de fluidité, chevaux offrant souvent une relation à la main surprenante par son caractère « fuyant ».
  • Des « tout venant » comme les appelle un collègue, c’est-à-dire des selle français pas assez bons sur les barres, souvent un peu lourds et sur les épaules, des croisements improbables dont le manque de sang n’a d’égal que la gentillesse, ou des arabo-quelque chose dont les lignes du dessus ne font guère envie.

Si l’équitation très pure, aux effets de mains inexistants, pratiquée par tous ceux formés à cette belle équitation allemande du début du XXe siècle me sert énormément dans le travail des chevaux allemands qui, comme on a coutume de le dire « aiment travailler dur », elle a sans aucun doute ses limites avec un grand nombre de chevaux rentrant dans la catégorie « autres ». Le reconnaître n’est à mon sens ni un aveu d’échec , ni établir que cette équitation est inadaptée . Cela révèle simplement de la diversité des organismes et des psychologies.

Aussi depuis des années peut-on s’inspirer grandement de toutes ces vidéos qu’on trouve sur le net où l’on peut voir Nuno Oliveira travailler ses chevaux. Le travail au pas y a une grande importance, le maître y « tord » ses chevaux comme il le disait lui-même, dans tous les sens, et obtient ainsi une soumission des ressorts (même au galop) évidente sur les vidéos mais bien difficile à retrouver chez la plupart des chevaux dressés par d’autres que lui selon ses procédés. Cela porte à réfléchir sur l’essence même de la flexibilité. Car entre « mets ton cheval droit et monte le dans le mouvement en avant » qui ne donne la flexibilité que lorsqu’il est mis en pratique par des maîtres de cette « manière allemande classique » , et ce travail presque exclusif au pas qui lui aussi ne donne la flexibilité dans les allures soutenues ou vives uniquement dans des cas très particuliers, il y a de quoi réfléchir et réfléchir encore.

Il ressort de cette réflexion que la décontraction obtenue au pas ne vaut que si elle est préservée au trot et au galop et inversement. D’où la nécessité de la tester régulièrement, car comme le disait Decarpentry : « ce n’est que dans les allures hardies et vives que les résistances qui s’opposent à la légèreté se font jour… » Cette phrase est bien sibylline… Ne nous condamnons pas donc à ne monter qu’au pas ou aux allures raccourcies, des chevaux qui en liberté développent dans la joie des allures naturelles bien plus expressives. Mais ne nous condamnons pas non plus à ne monter que dans des allures amples et soutenues des chevaux qui, si nous leur donnons la possibilité d’accélérer leur tempo dans un pas court, donnerons rapidement et dans l’harmonie des pas de rassembler joyeux, la nuque en place.
Encore faut-il oser aller chercher tout cela, faire que « cela arrive » et s’ouvrir aux différents procédés pour n’en garder que l’essence, celle qui fait que chaque cheval se développe au mieux.

Chez Decarpentry, celui qui a codifié une « possibilité de manière française », la conquête du mouvement en avant, hardi, est vraiment au cœur de l’équitation académique… En ce sens sa manière française tend à se rapprocher de la manière allemande « classique ». Mais le travail au pas y a aussi une grande place et c’est lui qui perfectionne, quand il est bien fait, sans triturer la bouche, la fameuse flexion de mâchoire, si chère aux bauchéristes. C’est la particularité française qui « va plus loin » mais ne renie rien…

Pierre