La GuÉcole de cavalerieérinière, dans son ouvrage célèbre paru en 1729 et qui fait référence pour l’équitation classique, en choisissant d’utiliser le mot « appui » et de le définir par les lignes qui suivent ne se doutait probablement pas que, près de trois siècles plus tard, on continuerait de s’écharper sur la signification à donner à ce mot et aux notions qu’il dépeint, particulièrement dans son propre pays, la France.

Aujourd’hui, autour de ce mot et de ce que l’on met derrière, on s’étrille allègrement dans le monde équestre… enfin, disons plutôt dans la petite fraction du monde équestre qui cause sur l’internet et dont, puisque vous me lisez, je ne peux nier faire partie.

Depuis que je suis les nombreux échanges et débats sur cette notion d’appui, je m’interroge sur la raison de ces discussions interminables qui ne peuvent trouver d’accord final, personne ne semblant parler de la même chose. Cette définition de La Guérinière, écrite à une époque où l’on pesait chaque mot, me semble pourtant suffisamment claire pour ne pas prêter à confusion. Quiconque a un entendement correct de la langue française et une petite expérience de cavalier peut la comprendre aisément me semble-t-il.

Appui, est le sentiment que produit l’action de la bride dans la main du cavalier, et réciproquement, l’action que la main du cavalier opère sur les barres du cheval. Il y a des chevaux qui n’ont point d’appui, d’autres qui en ont trop, et d’autres qui ont l’appui à pleine main.
Ceux qui n’ont point d’appui sont ceux qui craignent le mors et ne peuvent souffrir qu’il appuie sur les barres, ce qui les fait battre à la main et donner des coups de tête.
Les chevaux qui ont trop d’appui sont ceux qui s’appesantissent sur la main.
L’appui à pleine main, qui fait la meilleure bouche, c’est lorsque le cheval, sans peser ni battre à la main, a l’appui ferme, léger et tempéré ; ces trois qualités sont celles de la bonne bouche d’un cheval, lesquelles répondent à celles de la main du cavalier, qui-doit être légère, douce et ferme.

La Guérinière nous invite-t-il à brutaliser le cheval ? Non. Nous convie-t-il à tirer sur les rênes ? Non. Il nous invite à rechercher « l’appui ferme, léger et tempéré » qui fait selon lui la « bonne bouche du cheval » et fait bien une différence entre l’appui et le cheval qui pèse à la main :

Peser à la main, c’est lorsque la tête du Cheval s’appuie sur le mors, et s’appesantit sur la main de la bride, en sorte qu’on est obligé de porter, pour ainsi dire, la tête du Cheval.

Qu’attendons-nous du cheval sinon qu’il se tienne confiant et disponible à la moindre de nos indications ? C’est ce rapport au cheval que doit permettre et valider l’appui que décrit La Guérinière : un cheval à l’écoute, souple, prêt à suivre la moindre ouverture comme la moindre fermeture de doigts.

On me rétorquera que le contact suffit, qu’il n’est pas besoin d’appui… Oui et Non.
Oui si l’on se contente de donner au mot contact le sens que La Guérinière donnait au mot appui (il s’agit alors d’une simple évolution de vocabulaire, mais il est important de le préciser).
Non si l’on considère que le contact se résume à la superposition de 2 surfaces sans qu’il n’y ait d’initiative de part et d’autre (ce qui est le sens exact du mot contact : État de deux ou plusieurs corps qui se touchent). Ainsi, si je laisse mes rênes floches, il y a quand même contact entre ma main et la bouche de mon cheval par l’intermédiaire du cuir, mais il n’y a pas l’appui dont parle La Guérinière, ni le ferme, ni le tempéré, ni même le léger. Et je me prive alors du sentiment du mors dans la main et donc de la communication entre la main et la bouche.
Dans ces conditions, en refusant l’appui de La Guérinière au bénéfice d’un simple contact, je peux néanmoins demander certaines choses à mon cheval, mais j’accepte aussi de condamner, au moins partiellement, l’envie de se porter en avant, du moins en conservant un certain degré de rassembler. C’est en tout cas ce que je vois dans toutes les équitations qui, à force de refuser cette notion d’appui et ne souhaitant pas prendre le risque du mouvement, se condamnent à enfermer le cheval derrière une barrière qu’il n’osera finalement même plus approcher. Ce peut être un choix qui, bien compris et bien pratiqué, peut donner une équitation délicate et agréable à regarder comme à pratiquer, mais il faut être conscient des restrictions qu’il semble imposer si j’en juge par tous les exemples que j’ai pu voir.

Relisons encore La Guérinière nous expliquer les qualités de la main et de l’appui :

Nous avons dit ci-dessus que la main bonne renfermait trois qualités, qui sont d’être légère, douce et ferme.
La main légère est celle qui ne sent point l’appui du mors sur les barres.
La main douce est celle qui sent un peu l’effet du mors, sans donner trop d’appui.
Et la main ferme est celle qui tient le cheval dans un appui à pleine main.

C’est un grand art que de savoir accorder ces trois différents mouvements de la main, suivant la nature de la bouche de chaque Cheval, sans contraindre trop et sans abandonner à coup le véritable appui de la bouche ; c’est-à-dire, qu’après avoir rendu la main, ce qui est l’action de la main légère, il faut la retenir doucement, pour chercher et sentir peu à peu dans la main l’appui du mors, c’est ce qu’on appelle avoir la main douce; on résiste ensuite de plus en plus en tenant le cheval dans un appui plus fort, ce qui provient de la main ferme, et alors on adoucit et on diminue dans la main le sentiment du mors avant de passer à la main légère; car il faut que la main douce précède et suive toujours l’effet de la main ferme, et l’on ne doit jamais rendre la main à coup, ni la tenir ferme d’un seul temps; on offenserait la bouche du cheval et on lui ferait donner des coups de tête.

Comment cette notion classique d’appui, notion délicate et évolutive dans laquelle rien n’est figé et surtout pas la main, a-t-elle pu être oubliée au point d’être aujourd’hui tenue pour hérétique par une partie du monde équestre dans le pays même de l’écuyer qui l’a si bien formulée et dont pourtant se revendiquent une partie de ceux qui l’ostracisent ?

De mes très modestes connaissances en la matière, je tire l’idée qu’il faut remonter à la première moitié du 19e siècle pour trouver la cause principale, l’élément fondateur de ce rejet. En balayant l’ancien Régime, le vent de l’Histoire a aussi emporté les écuyers et les académies qui avaient fait la grandeur de l’équitation française. Dans ce contexte où l’équitation classique n’est plus que l’ombre d’elle-même, l’apparition d’un écuyer va bouleverser l’équitation française. Cet écuyer, après avoir cherché sa vérité équestre dans une opposition des mains à l’emploi « énergique et constant des jambes » (avec un certain succès puisque c’est alors qu’il présenta les chevaux qui firent sa renommée), se convertira par la suite à une vision qui tendra à renoncer à l’usage de la force mais persistera à vouloir « détruire les forces instinctives du cheval et leur substituer les forces transmises par le cavalier ». C’est sans doute dans la profonde empreinte qu’a laissé Baucher qu’il faut chercher l’une des causes principales à ce rejet de la notion d’appui en France.

Le Général Decarpentry, dans sa préface de la version française du Gymnase de Steinbrecht, écrit :

C’est sans doute la puissance supérieure des procédés de Baucher qui a conduit la plupart des écuyers français à les préférer aux pratiques de l’ancienne école et à négliger l’étude de ces dernières. Toujours est-il que la doctrine du «novateur» a été analysée, fouillée, précisée par une bonne douzaine d’auteurs hippiques, et en particulier par des maîtres tels que le capitaine Raabe et le général Faverot de Kerbrech, alors que la méthode de La Guérinière n’a été, chez nous, l’objet d’aucune étude approfondie.

Dans l’Europe centrale, l’influence de Baucher est toujours restée faible, et elle a rapidement et complètement disparu. Les écuyers germaniques n’en ont pas moins persévéré dans la pratique de l’art équestre avec la patiente application et l’ingénieuse ténacité qui caractérisent leur race. Restés fidèles aux principes et aux procédés des Anciens, ils ont considéré à juste titre que leur meilleure expression avait été formulée par notre La Guérinière, dont «L’École de Cavalerie» a été qualifiée par les plus grands artistes allemands de «Bible équestre».

[…]

Le principe de la méthode de La Guérinière, fidèlement exposée et savamment développée par Steinbrecht, est exactement à l’opposé de la méthode de Baucher. Baucher applique ses procédés gymnastiques à chacune des parties du cheval séparément, en localisant leurs effets dans une région nettement délimitée, et en s’efforçant, d’une part, grâce à l’attitude imposée au cheval, d’isoler, pour ainsi dire, cette partie du corps de toutes les autres, et d’éviter, d’autre part, grâce au mode d’exécution de ces exercices, la propagation de leurs effets aux autres régions. «Ne jamais combattre qu’une résistance à la fois», enseignait Baucher. Steinbrecht, au contraire prescrit de faire constamment et simultanément participer toutes les parties du corps du cheval à l’exercice qu’on lui fait exécuter. C’est toujours sur la totalité de l’organisme qu’il s’efforce d’agir et la résistance générale de son ensemble qu’il combat. Le principe fondamental de son enseignement est exprimé dans une formule qu’il emprunte à son maître Seeger : «C’est tout entier, dans son ensemble, qu’il faut constamment travailler le cheval.»

De cette rupture est restée en France une méfiance enracinée pour toute notion d’appui, méfiance d’autant plus grande qu’elle était désormais défendue par l’équitation germanique (n’oublions pas que l’équitation est alors affaire de militaires). Dès lors, on a eu beau jeu par chez nous d’assimiler les dérives de cette notion d’appui à la notion elle-même. Le dernier avatar de ce rejet systématique consistant à assimiler la notion d’appui de La Guérinière (à travers Steinbrecht) aux dérives de la compétition ou à celles de cavaliers malhabiles ou mal instruits confondant appui et « tire-pousse ». Pourtant, Steinbrecht, qui est à ma connaissance le plus fidèle continuateur de La Guérinière, savait pertinemment les risques d’incompréhension que cette notion d’appui pouvait créer et mettait déjà en garde contre les possibles dérives qui n’ont certes pas manqué de se produire.

Que le cavalier n’oublie jamais, dans tout le travail étudié ci-dessus, que l’obéissance aux jambes et aux rênes est synonyme de flexibilité du cheval, car celle-ci est conditionnée par celle-là, et l’une et l’autre ne peuvent être obtenues que symétriquement et par degrés. Quoique l’obéissance résulte de la docilité à la main et à l’éperon, il n’en est pas moins déraisonnable de croire qu’un emploi brutal de ces aides puisse abréger le dressage. Leur abus conduira bien plutôt à des résistances qui, ou bien ruineront le cheval, ou bien le soustrairont au pouvoir du cavalier. Des exemples de ce fait ne nous sont que trop souvent offerts par des cavaliers violents, qui obtiennent, grâce à leur force physique, des placers et des airs pour lesquels ils n’ont pas suffisamment préparé leur cheval. Les animaux à bon caractère et peu résistants sont ruinés par eux en peu de temps ; quant aux chevaux nobles et vigoureux, ils les rendent réfractaires et méchants.

Le risque de dérives (volontaires ou non) existe bien. Est-ce pour autant une raison de refuser une notion qui, bien comprise et appliquée dans l’esprit des écuyers qui l’ont défendue, est à même d’amener un cheval vers une équitation de légèreté par un travail certes plus long et plus exigeant envers le cavalier mais qui recherche une participation active du cheval et non sa reddition sans condition ?

Si l’on répond oui à cette question, ne serait-il pas alors logique de condamner avec la même fermeté tous les procédés et outils qui, mal compris ou mal employés, peuvent nuire au bien-être du cheval ? Ainsi, si l’on condamne l’appui au nom du risque de dérives, que ne condamne-t-on par exemple l’usage de la bride ou des éperons dont l’utilisation par la majorité des cavaliers est plus que douteuse ?

Mais, au delà du choix des mots, si ce ne sont pas les risques de dérives mais bien la notion même d’appui que l’on veut condamner, que l’on ait au moins la logique de ne pas se revendiquer de l’écuyer qui l’a si bien définie. Cela aura le mérite de clarifier les choses pour les cavaliers qui cherchent une voie à emprunter.

Olivier